Economie : où en est-on ?

L’économiste américain John Kenneth Galbraith avait écrit dans les années 80 que les défis majeurs auxquels l’économie mondiale sera confrontée au 21ème tournent autour de l’inflation et du chômage. Les réalités actuelles corroborent cette prédiction. Depuis le début de la crise économique et financière en 2007, en passant par la crise internationale des matières premières alimentaires vécues depuis 2006, le chômage s’est creusé et l’inflation continue de saper le pouvoir d’achat des travailleurs à travers le monde.

L’augmentation de la population mondiale et la hausse du niveau de vie dans les pays asiatiques et dans les autres pays émergents continuent d’exercer une pression intenable sur la demande mondiale alors que l’offre est sapée par les catastrophes naturelles et la baisse de productivité constatée à travers le monde. En même temps, la crise énergétique portée par un baril de pétrole qui s’est structurellement maintenu autour de 120 dollars ces dernières années, a considérablement renchéri les coûts des facteurs de production.

Les séquelles de la crise des Subprimes ayant occasionné des pertes de près de 1000 milliards de dollars et un nombre incalculable de suppressions d’emplois en occident, continuent de se faire sentir avec un Credit Crunch (ou pénurie de crédits) persistant. Du coup, certains pays surendettés comme la Grèce n’ont pas encore trouvé le bout du tunnel. La crise des finances publiques s’est ainsi aggravée dans certains pays comme la France ou l’Italie, qui ont opté pour une austérité qui risque d’aggraver le chômage du fait de la pression fiscale. Les Etats se sont également rabattus sur les places financières privées en émettant des obligations dont les effets d’éviction risquent de porter un coup dur sur les perspectives de croissance économique. Un vrai cercle vicieux.

En Europe, l’hétérogénéité et l’asymétrie des situations économiques des Etats membres de l’Union compliquent les options de politique monétaire de la BCE. Par exemple, avec un taux de chômage bas de 6%, l’Allemagne est plutôt préoccupée par le problème de l’inflation et de l’effritement du pouvoir d’achat de ses populations, c’est pourquoi elle milite pour la hausse du taux directeur de la BCE. En même temps, la France veut relancer la croissance et freiner un chômage qui a dépassé la barre des 12%. Disons, au passage, que cette crise de l’intégration économique et monétaire européenne est un avertissement par rapport au choix du modèle qui va guider l’intégration économique et monétaire en Afrique. Mais si l’Europe peine elle-même dans la gestion de l’Euro, il est évident que les pays de la Zone franc soient si économiquement mal lotis, eux qui ont une monnaie garantie et dépendant des fluctuations de l’Euro. Par ailleurs, dans ce continent africain, les négociations sur les accords de partenariat économique (APE) avec l’Europe, n’auront de sens que si les africains dispose d’une offre suffisante à échanger sur les marchés internationaux.

Il faut surtout éviter le scénario de l’année 1994. La première dévaluation du F CFA s’est produite dans un contexte où il n’y avait pas d’exportations à améliorer dans les pays concernés. En plus du doublement automatique de la dette souveraine des Etats de la Zone franc, cette dévaluation de 1994 s’est uniquement traduite par un renchérissement des importations, totalement incompressibles, avec une incidence négative en termes d’inflation. En ont profité de cette dévaluation que les émigrés africains, qui ont vu leur fortune doublée. Ceci n’est pas indépendant de l’exacerbation des aspirations d’émigration des jeunes africains à partir de 1994 et même de l’émigration clandestine par la suite. La dévaluation a donc été un échec social mais elle a été un déclic pour une meilleure compréhension des défis et enjeux économiques africains. L’urgence est alors de renforcer les industries africaines afin de constituer une assiette de production locale assez suffisante pour tirer des avantages avec l’application des APE, d’autant que le principe de non réciprocité des préférences qui caractérisaient les accords de Lomé et de Cotonou va être abandonné.

De l’autre côté, depuis 2012, les Etats-Unis ont maintenu très bas leur taux directeur à défaut d’obtenir de la Chine, la réévaluation de son taux de change. Le dollar est faible et l’euro a pris plus de 60% de valeur depuis 2001, au grand détriment des pays de la Zone franc qui ont vu leurs exportations décliner et leurs déficits extérieurs se creuser depuis 2003, laissant ainsi planer un risque de seconde dévaluation après celle de 1994. Toutefois, les Etats-Unis ne veulent pas d’une dévaluation de compétitivité dans la Zone franc. Une telle dévaluation peut, en effet, susciter une baisse du taux de change du Yuan Chinois, en cas de réaction de la Chine pour maintenir sa compétitivité dans les pays de la Zone franc où sa présence commerciale s’est considérablement fortifiée ces dernières années. La percée de la Chine en Afrique est une réalité et certains pays africains ont commencé à remodeler leur coopération avec ce géant asiatique au grand détriment des puissances coloniales. Le Sénégal vient de décrocher, sans difficultés, une ligne de crédits de près de 2500 milliards de F CFA chez ses partenaires privés et publics chinois.

Texte en encadré

La réussite de la Chine en Afrique s’est alimentée de l’erreur historique de l’occident qui n’a pas su assoir une coopération gagnant-gagnant avec leurs anciennes colonies d’Afrique. Après un demi-siècle, de connivence avec l’occident, les anciennes colonies africaines sont restées pauvres, minés par des conflits et étranglés par l’endettement. Certains observateurs occidentaux ont voulu expliquer la percée de la Chine en Afrique en accusant ce géant de ne pas être très regardante sur les questions de bonne gouvernance et de démocratie. Il s’agit d’un argument qui ne résiste pas à l’analyse si l’on sait que la coopération avec l’occident n’a jamais permis aux africains de combattre les dictatures et d’asseoir une saine dynamique socio-économique. Actuellement, il se passe un véritable bouleversement de la configuration géopolitique internationale :

1. le terrorisme s’est invité en Afrique, qui partage désormais le combat contre les djihadistes avec l’occident. L’agression du Nord Mali en 2012 et la présence lancinante des Djihadistes au Nigéria montrent la vulnérabilité économique de l’Afrique, ainsi que ses défis sécuritaires à relever de connivence avec l’occident.

2. Les populations africaines se réveillent peu à peu et les pratiques d’exploitations impérialistes, telles que la France-Afrique, ne peuvent plus prospérer. Samir Amin a récemment déclaré qu’après des centaines d’années de colonisation, il n’y avait que six diplômés universitaires au Zaïre en 1960, alors qu’après 50 ans d’indépendance, la RD Congo compte actuellement plus de 300 000 diplômés.

3. L’Afrique devient plus que jamais un partenaire stratégique pour le 21ème siècle du fait de ses dotations en termes de facteurs devenus dangereusement rares en ce début de troisième millénaire, à savoir l’eau douce, l’espace et les ressources du sous-sol. Cette prise de conscience justifie très probablement la nouvelle propension de l’Europe à accompagner l’Afrique dans son combat pour l’émergence, comme en atteste le contenu du rapport 2012 de l’Union européenne sur la gouvernance économique du Sénégal.

En Afrique, des efforts considérables de démocratisation ont été consentis ces dernières années (Sénégal, Bénin, Ghana, Kenya, etc.). Néanmoins, l’économiste Amartya Sen, Prix Nobel en 1998, a montré qu’une démocratie sans fondements économiques solides est fragile. Cette situation est bien celle du Sénégal où le taux de pauvreté s’est aggravée dans la décennie 2000-2012, atteignant 56% de la population. Il reste beaucoup à faire pour asseoir une forte dynamique d’économie de marché et mettre en branle les véritables leviers et chaines de valeurs agroindustrielles qui vont juguler le chômage de masse qui sévit actuellement dans les pays africains, notamment ceux de la Zone franc.

Cependant parallèlement aux paradigmes classiques de pensées économiques qui, appliqués jusqu’ici, ont produit en occident les blocages actuels pour lesquels le capitalisme est unanimement indexé, il est intéressant de prospecter d’autres manières de penser l’économie. La faim continue de ronger plus de 2 milliards d’habitants de la planète alors que paradoxalement, quelques 7 000 à 10 000 milliards de dollars de PIB mondial restent inutilisés chaque année. Comment expliquer que seuls 20 milliards de dollars suffisent à contenir la pauvreté chaque année devant cette manne importante d’épargne mondiale ? Comment expliquer que près de 100 millions de tonnes de nourritures soient jetées chaque année dans le monde avec la dégradation et la pollution de l’environnement inutilement occasionnées, alors qu’une dizaine de millions de tonnes de nourritures annuels seulement suffisent à endiguer la faim dans le Monde. La régulation et la moralisation du capitalisme sont souvent évoquées, et il est certes indispensable de reposer la question de la responsabilité globale des hommes selon une meilleure approche de développement soutenable ?

Dr El Hadji Mounirou NDIAYE, Economiste.

Enseignant-chercheur, Vice-directeur UFR SES

Université de THIES (Sénégal)

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